Dimanche, à Paris, place de la Bastille, quelques milliers de jeunes se sont déplacés pour la "French Révolution", ainsi désormais surnommée dans les médias. En écho à un mouvement qui est né à la Puerta del Sol de Madrid le 15 mai dernier, le mouvement a fait des bébés un peu partout en Europe.
A Paris, il faisait chaud, très chaud ce dimanche, et les indignés étaient nombreux. Certains militants qui occupent la place depuis déjà une semaine parlent de 1500 personnes, d’autres médias de 3000 personnes présentes. Mais au lieu de parler de la guerre des chiffres, parlons du mouvement.
Voici un petit aperçu de la journée d’hier qui marque un tournant décisif dans cette mobilisation car - pour la première fois - il y a eu une réaction du gouvernement.
Julien Kien, "citoyen engagé et indigné de la place de la Bastille" nous a raconté cette journée qui pourrait bien être mémorable. Voilà déjà dix ans qu’il milite. Issu de la génération 21 avril 2002, il n’avait pas vu une telle énergie et révolte chez les jeunes depuis le second tour des présidentielles qui avait provoqué un cataclysme politique en France. Avec le collectif du 21 avril et celui des Pas de Noms, il s’est engagé dans ce rassemblement spontané lancé d’un appel sur la toile.
Pourquoi est-il un "indigné" ? Il a entendu parler du mouvement en Espagne dans les premiers jours de son existence, et il s’est dit qu’enfin c’était le bon moment pour changer les choses. Les facteurs étaient peut-être enfin tous réunis pour pouvoir réellement changer la donne et remettre dans les mains du peuple une démocratie qu’on leur a confisquée il y a bien longtemps. Il était d’ailleurs grand temps de se réapproprier le débat politique.
Ici à la Bastille, renommée "Paris es Sol", ce ne sont pas des professionnels de la politique qui sont là, ce ne sont pas non plus des orateurs. Ils sont en train d’apprendre sur le tas, comme en Espagne, en Grèce, au Portugal ou en Grande Bretagne. On assiste à une chose exceptionnelle : l’apprentissage de la démocratie en direct live, diffusée sur internet et accessible à tous. C’est une démocratie 2.0.
Un rassemblement teinté d’utopie ? Oui, il y en a sûrement dans les yeux de ces personnes qui ne se connaissent pas mais qui se sentent toutes liées par les mêmes revendications, les mêmes aspirations et les mêmes attentes. La critique est facile certes, mais en attendant, au lieu de rêver chacun dans son coin de voir leur quotidien s’améliorer, ils agissent ensemble, solidaires dans la galère. Ils se comprennent car ils font face à une réalité très similaire : la crainte de ne pas trouver un emploi stable, de ne pas pouvoir payer son loyer ; de ne pas trouver de logement, de ne pas pouvoir payer ses soins de santé, la volonté de permettre une réelle égalité des chances à tous, de ne pas cumuler les petits boulots, de ne pas se retrouver à découvert dès le début du mois, ou bien encore de rêver de vacances qu’ils ne pourront jamais se payer pendant que ceux qui détiennent le pouvoir se font inviter sur des yachts ou dans des villas hors de prix.
Et cela ils le disent haut et fort. Depuis une semaine qu’ils sont là, la logistique s’est améliorée. Au début du mouvement, les débats se faisaient avec un mégaphone qui lui aussi avait envie de faire grève de temps en temps. Hier, il y avait toute une sono, des ampli, des micros. Une chose est sûre, ils apprennent vite ! Des « ratés » des premiers jours, ils en ont fait leur force.
Le programme de la journée a été distribué à tous les gens présents. Les gens de tous âges se côtoient. Il y a même une crêche qui a été montée à la droite de l’Opéra Bastille, pour s’occuper des enfants, avec ballons, jeux, et autres activités. La marelle a été quelques peu détournée. On y lit dans les cases dessinées à la craie sur le bitume « Sarkozy, Aubry, Le Pen, et Nous ». Devinez sur quelle case il faut que les petits bambins atterrissent pour gagner ? De l’autre côté, à la gauche des marches, il y a un coin « cantine » pour que les indignés français puissent se ravitailler. Il faut dire qu’il commence à faire très très chaud sur la place de la Bastille. Tout est bon pour se faire un chapeau : papier journaux, t-shirts enroulés en turbans sur les têtes, foulards,…
Sur le tract de l’ODJ, il est clairement noté en bas de page : "Merci de ne pas boire ni fumer sur la place". La consigne est la même en Espagne. Si les politiques veulent décrédibiliser les « jeunes » en les faisant passer pour des nostalgiques de mai 68 pétard au bec, les jeunes indignés de la place de la Bastille sont là pour leur prouver le contraire.
Revendications aux poings, l’assemblée générale commence à 18h. Tout le monde peut s’exprimer. Il y a d’ailleurs beaucoup de prises de parole, et la logistique décide de fixer chaque temps de parole à deux minutes maxi. En écoutant les gens se succéder au micro, on peut constater que les personnes appartiennent à toutes les classes d’âge, tous les milieux, toutes les origines.
On débat de grands sujets généraux, car c’est difficile d’entrer directement dans le vif du sujet. Mais ils y arrivent peu à peu. On parle de déficit démocratique, de déclassement, de santé, d’antimilitarisme (en lien avec l’intervention en Libye), de l’éducation, de la suppression des postes d’enseignants-chercheurs, du Printemps arabe, du G8, du chômage et de la précarité. On dénonce le système capitaliste et l’Europe qui se fout de ses concitoyens car elle n’a d’yeux que pour ses banques.
D’ailleurs, drôle de coïncidence que nous rappelle Leïla Chaibi, du collectif la Pelle et la Pioche, voilà six ans jour pour jour que les Français ont voté non au traité constitutionnel européen. C’était le 29 mai 2005, Chirac avait eu la grandeur d’âme de demander au peuple français son avis sur la question. Sauf qu’aussitôt donné, aussitôt repris. Le gouvernement a fait semblant de ne pas avoir entendu le rejet du traité et a continué sa politique ultralibérale, a continué à promouvoir l’autonomie, le désengagement de l’Etat (sauf quand il s’agit des banques qui foutent le bordel), la casse de l’enseignement supérieur pour s’aligner sur le système économique mondial. Résultat ? La Grèce et le Portugal sont en train de couler. Et l’Union européenne se retrouve dans un pétrin monstre. Mais on a préféré ne pas écouter les citoyens, prétextant que leur vote était contestataire et non informé. Cela montre le mépris des politiques pour leur peuple. Six ans après, les gens payent les pots cassés de cette politique libérale et se mobilisent pour reprendre les choses en main. C’est une démocratie à vif où la parole est enfin libérée.
Un mouvement apolitique : les indignés parlent tout d’abord en leur nom. Ils ne se revendiquent pas d’un bord politique, surtout quand ils ont le micro. Et même si l’on voit des militants d’Europe Ecologie, du Front de Gauche, du PS, du Modem ou des attachés parlementaires, s’ils parlent, ce n’est pas pour vendre leur beurre, ni pour se réapproprier le mouvement, ils sont tous simplement solidaires. La diversité des militants politisés montre également qu’il y a un large spectre politique représenté, c’est loin d’être un mouvement de gauchistes ou d’anars.
Il y a un renouvellement militant, comme l’a rappelé Julien Kien qui a l’habitude des manifestations : « Ça fait dix ans que je milite et les gens je ne les reconnais pas. » En d’autres termes, ici on voit des gens qui se sont bougés pour la première fois de leur vie, ils en ont ras-le-bol de ne pas se faire entendre, de ne pas se reconnaître dans la classe dirigeante. On voit des têtes différentes, des inconnus qui se sont installés ici depuis une semaine et qui continuent d’y croire.
Dès 15h30, la gendarmerie mobile a encerclé les militants de la place de la Bastille. Assis pacifiquement au sol, sous le soleil, les gens ont commencé à twitter « Encerclement de la gendarmerie mobile à Bastille » ou encore « Besoin de renforts à Bastille ». Pourtant, les organisateurs avaient demandé l’autorisation d’occuper la place. Une fois sur place, les manifestants se sont vus répondre qu’en fait il ne s’agissait que du « parvis » de l’Opéra qui avait été accordé. Comment démêler le vrai du faux ?
A partir de 17 heures, il était impossible de rejoindre les manifestants afin de gonfler les rangs. La gendarmerie mobile empêchait les nouveaux arrivés de rejoindre les indignés pour l’assemblée générale. Seule une ouverture à gauche fut permise, mais seulement pour laisser les gens sortir. L’idée étant simple : saboter le mouvement. Le gouvernement commence à avoir peur de cet éventuel "été européen". Désemparé, il ne sait agir que par la force. Pour la première fois depuis une semaine, une réaction de leur part sous forme d’encerclement policier a eu lieu.
Les mesures données sont claires : éviter que le mouvement ne grandisse. Les politiques ne s’attendaient sûrement pas à ce que 1500 personnes occupent le parvis de la Bastille. La mesure de ne laisser entrer personne a eu des conséquences graves car les manifestants n’ont eu aucun moyen de réapprovisionnement en eau sous un soleil de plomb. On compte plusieurs malaises et insolations. Deux blessés ont été transportés à l’hôpital, l’un a eu l’épaule déboitée par un gendarme, l’autre s’est pris une bombe lacrymale en plein dans les yeux.
A 20 heures, l’assemblée générale a voté majoritairement la dispersion des manifestants par mesure de sécurité. Lors du vote du campement, seules 67 personnes se sont dites prêtes à camper le soir même. Et comme l’a rappelé Julien Kien : « Il ne s’agit pas d’aller à la confrontation, nous sommes un mouvement pacifiste. La dispersion était la meilleure décision à prendre pour la sécurité de tous. » La majorité des gens se sont dispersés dans le calme, respectant la consigne d’un rassemblement pacifiste.
Ce n’est pas pour autant que le mouvement décroît. Le planning de la semaine a été voté en AG. Lundi, toutes les commissions se rassemblent afin d’organiser les prochains rassemblements. Rappelons que la base de ce mouvement, ce sont ces fameuses "commissions", commission action, commission Europe, commission débat, commission propositions, commission communication et presse ou bien encore commission logistique. Il n’y aurait pas de mouvement sans ces commissions quotidiennes tenues sur la place de la Bastille par 150 citoyens engagés volontaires qui font remonter les propositions en AG qui sont ensuite débattues puis votées.
Les Français ont compris que ça ne marchait plus de faire des manifestations et ces indignés de la place de la Bastille ont compris que leur seule arme – et sûrement la plus effrayante pour le gouvernement – c’était la parole. Les politiques sont confrontés à un mouvement propositionnel où les gens réfléchissent ensemble.
Quand le peuple pense, le gouvernement se met à trembler.
Auteur parrainé par Yannick Comenge Pour Participer et connaître toutes les infos, cliquez ICI ---------------- « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public institué par la loi» et qui pose ainsi clairement le principe de la neutralité de l'Etat à l'égard des opinions religieuses. C'est pourquoi tout courant de pensée peut librement s'exprimer, tant qu'il agit dans le cadre de la loi. »